Sound Horizon- Par-delà le Mur du Son

EliKumiUraL’atmosphère est lourde, solennelle.

La scène est partagée entre silence et ténèbres. Personne n’oserait troubler cette sinistre harmonie. Pourtant… pourtant, la lumière s’impose malgré tout.

Un projecteur unique, puissant, se braque sur une silhouette qui avance d’un pas hésitant, coiffée d’une auréole. Fragile, fluette, presque irréelle, la petite fille s’immobilise, clôt ses paupières, inspire, après quoi elle se met à fredonner entre ses dents. L’air est simple, entraînant. Peut-être… une comptine de son invention ?

L’obscurité n’a hélas pas pipé son dernier mot : dans un fracas de verre brisé, elle revient à la charge pour réclamer son dû, portée par une voix caverneuse, dont les échos roulent jusqu’à l’horizon comme la foudre et l’orage. Le vent se fait glacial, il hurle dans des branches invisibles. Tempête. Tonne. Menace.

Lorsqu’enfin, le narrateur se tait, l’enfant tente de reprendre le fil de sa comptine mais sa voix a changé, elle paraît plus adulte, moins enjouée. Plus triste, aussi.

Le piano se fait oublier quand les guitares font pleuvoir le bruit des canons et des champs de bataille. Le rythme s’accélère, devient frénétique. La voix casse. Les violons pleurent les soldats tombés au champ d’honneur.

Alors que les trompettes sonnent la trêve, l’accordéon prend le relais, l’orgue de barbarie vient lui prêter main forte. Le chant se fait parole, la mélodie hésite entre inspiration celtique et musette, puis reprend de plus belle et s’intensifie crescendo, jusqu’à finir à bout de souffle. Pas de doute, vous venez d’écouter Sound Horizon.

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Un nom qui ne vous évoquera peut-être pas grand chose, pourtant, car si la formation existe officieusement depuis 2001, date à laquelle elle a pris d’assaut le Comiket (marquant les cercles de musiques Dohjin au fer rouge pour la décennie qui suivit), sa première rencontre avec la France se sera avérée aussi fortuite que confidentielle – presque un rendez-vous manqué, pour tout dire. En 2007, l’éditeur Saphira, spécialisé dans les manhwa achetés au kilotonne et traduits à coups de pelle, publie le premier tome d’une série sobrement intitulée Il Était une Fois (The Tale of the Child Pedlar, en V.O., dont il ne proposera que deux tomes sur six, avant de mettre la clé sous la porte et tout le reste avec), dessiné et scénarisé par l’artiste coréenne Young A Lee. Celle-ci y réinvente les contes de notre enfance à la sauce fantastico-gothico-horrifique et en dépit d’une narration maladroite ou d’un trait souvent brouillon, séduit par la beauté vénéneuse de ses personnages filiformes à la moralité ambiguë. Sur le rabat de couverture, comme la tradition l’exige : l’indéboulonnable préface de l’auteure, suivie de l’adresse de son site personnel (désactivé depuis). Et sur ce site personnel, en plus de quelques magnifiques illustrations, une playlist qui tourne en boucle, avec ces deux mots qui y reviennent, encore, et encore : Sound Horizon. Des morceaux qui surprennent de par leur inventivité, leur lyrisme et leur non-conformisme, tant formel que mélodique. Des thèmes qui hantent. Dérangent. Le sortilège est lancé, impossible de s’en libérer. On oubliera (trop) vite Il Était une Fois, mais pas Revo, le monsieur Loyal de ce grand cirque musical.

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C’est qu’avant d’acquérir une renommée mondiale en signant les deux opening (inoubliables, eux aussi) de Shingeki no Kyojin, l’intéressé a déjà régalé les oreilles de son public pendant plus de dix ans avec ce groupe protéiforme aux mille voix et aux mille visages (plus de vingt ans, pour être exact, car ses débuts en ligne remontent aux années 90, ce qui ne nous rajeunit pas). En authentique homme-orchestre des temps modernes, depuis les coulisses, il compose et dirige ces contes de fées déments, baroques, décadents, dont il ne cesse de définir et de redéfinir l’identité. Exception faite de sa personne et de quelques précieux collaborateurs, rien de figé dans ce groupe gargantuesque : chaque nouvelle histoire amène de nouveaux talents (ou peu s’en faudrait), et le moins qu’on puisse dire, c’est que le bougre sait s’entourer : Azumi Inoue (Mon Voisin Totoro), Takashi Utsunomiya (TM NetworkGet Wild, ça vous dit quelque chose ?), Minami Kuribayashi, Rikki (Final Fantasy X), …

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Histoire. Au risque de se répéter, c’est ici le maître mot de sa production, au point qu’on pourrait parler de concept album, chacun contant une nouvelle fable désespérée, sublimée par les illustrations magnifiques de Yokoyan, et écrites avec une finesse presque douloureuse. Parlerait-on également d’opéra rock qu’on ne serait pas dans le faux non plus, tant les représentations de ce petit monde sur scène rivalisent de folie, d’ambition, de démesure entre kitsch, rock de stade et cérémonie occulte. Ici, on ne fait pas dans le consensuel, dans le préformaté : on revient à l’essence des fables, leur cœur noir, leur beauté cruelle entre tendresse, onirisme, folie, romance et leçon de morale. L’innocence y est piétinée, la malice s’y pare des attributs de l’innocence, la vilenie triomphe, on y vend son âme pour une bouchée de pain. La mélodie peut bien être guillerette, alors, les textes (tantôt chantés, tantôt dialogués – en japonais, allemand ou français) n’oublient jamais d’être cryptiques, sombres, poétiques, chargés de symboles.

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On pourrait reprocher une certaine redondance, d’une itération à l’autre, tant la personnalité de l’auteur est profondément ancrée dans son œuvre. Toutefois si redondance il y a, elle se jauge en termes d’excellence, de foisonnement et d’inventivité : aussi brillants que soient les génériques sus-mentionnés (considérons l’opening de Sailor Moon Crystal comme un accident), ou même ébouriffant soundtrack du jeu Bravely Default sur 3DS (dans lequel il renoue avec l’esprit des premiers Final Fantasy), il manque à ses productions récentes un peu de la folie furieuse et de l’iconoclasme qui agitaient de soubresauts sa période underground. La perfection formelle des concerts de Linked Horizon, projet parallèle réunissant sur scène plus d’une cinquantaine de  musiciens, égale sans peine cette fièvre des débuts, mais sans parvenir à la surpasser.

C’est dire.

 

EliKumiUra (2)

 

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Liehd

Adepte de la Secte du Grand Basset fondé par Mamoru Oshii dans les années 70, il espère devenir Mortar Headd quand il sera adulte. Bon, parti comme c'est, on va pas se mentir, l'un comme l'autre ne semblent pas près d'arriver.